Taquineries

LE ROSEAU PENSIF

 

Georges Brassens avait raison, il ne faut jamais laisser passer une occasion de saluer les Auvergnats. Blaise Pascal, le plus sagace d’entre eux, nous a appris que l’homme est un roseau. Le monde serait donc une roselière où vivent aussi ces drôles d’oiseaux paludicoles qu’on appelle les hommes.

L’un et l’autre se plaisent dans les marécages et dans les marigots.

Le roseau est pensant. Le drôle d’oiseau serait plutôt pensif, dans l’embarras du choix du roseau sur lequel se poser. Il ya toujours un calcul de probabilité et un pari à faire.

Quiconque fait le tour du penseur de Rodin reste dubitatif. Par sympathie, il se pose la question de savoir à quoi pense cette merveille sculpturale. Toute l’humanité semble être là en cet instant d’éternité. Chacun en a sa part, tous y sont tout entiers, dans l’angoisse de devoir penser à tout. Il faut que cet homme soit accablé par bien des soucis pour ainsi, toutes affaires cessantes, s’asseoir nu et se ronger les ongles jusqu’au métacarpe.

Toute énergie vitale semble avoir été extirpée de ce corps musculeux pour permettre au cerveau de développer sa pleine puissance. Tout laisse penser qu’il s’agit là d’un penseur à temps partiel. Comme l’a dit Alain, « la pensée se perd dans l’action comme l’eau se perd dans le sable. » Il fallait donc que le penseur soit immobile et tienne la pose. Car l’antidote de la pensée, c’est l’action.

François-Auguste-René Rodin aime le muscle, son marcheur le montre. À l’inverse Alberto Giacometti a sublimé l’homme qui marche. Il voulait qu’il ait moins d’efforts à faire pour s’extraire d’un corps réduit à sa plus simple expression.

L’intellect et le muscle seraient-ils concurrents ? Telle est la question qui taraude les présidents de clubs de supporters sportifs.

L’homme de Rodin est un penseur solitaire. On verrait mal les penseurs collectifs prendre cette pose en conseil des ministres, en conseil de défense, en conseil d’administration. La pensée collective est certes plus puissante. Elle est aussi plus superficielle, plus lente et ses erreurs sont plus dévastatrices.

À quelques pas de là, les bourgeois de Calais de Rodin expriment les humiliations provoquées par les revirements de pensée qui préparent ou accompagnent les alternances politiques. Nous avons toujours en réserve quelque Eustache de Saint-Pierre prêt à prendre la tête d’une délégation et la présenter en chemise et la corde au cou pour faire acte d’allégeance face à l’adversité. Le penseur collectif se trouve alors vite à court d’idées.

Rodin n’a pas encore tout dit. L’important est peut-être dans ce qu’il ne dit pas. Son penseur est un homme. Et le mot qui le désigne n’a pas de féminin ce qui est une offense à la féminité.

Pourtant, chacun le sait, il y a des femmes qui sont de grands penseurs ou de grands orateurs. En y regardant de près, chacun(e) peut se convaincre que féminiser ces mots serait quelque peu réducteur en divisant par deux la base de la sélection !

Les fleurs du roseau sont hermaphrodites. Selon toute vraisemblance, quel que soit son sexe, le roseau pensant est le siège d’une activité neuronale.

Giacometti a sculpté une femme qui marche dont le corps et les jambes sont bien fuselées. Mais la pauvrette a été privée de bras ce qui n’est pas très commode pour marcher bras dessus bras dessous avec son compagnon de toujours. Elle a aussi a été privée de sa tête, ce qui fait injure à ses capacités cérébrales.

Féminiser le penseur poserait un épineux problème de casting et de costume. Prendre pour modèle la Vénus de Milo laisserait sans réponse la question de savoir ce qu’il faut faire de ses bras et de ses mains quand on pense. La plastique culturiste n’aurait pas un look assez culturel pour évoquer l’acte pensant. En nos temps de discorde, aucun style ne pourrait recueillir tous les suffrages.

L’humanité en reste sur sa faim d’universelle parité.

Les sages vous le diront, la pensée peut naître ou ne pas naître selon que le roseau pensif apporte de bonnes ou de mauvaises réponses à de bonnes questions.

 

Pierre Auguste

Le 15 février 2012